Pourquoi faire des abdominaux dans une lombalgie ?


Peut-on trouver plus trivial que de proposer un renforcement des abdominaux dans une lombalgie chronique?

La littérature professionnelle ou profane regorge de conseils sur «la meilleure façon de faire», l’impérieuse nécessité de sangler, gainer, éduquer, solliciter les soutiens de nos panses.

Pourquoi faire?

Parce que c’est efficace ?

Les exercices actifs semblent améliorer légèrement les douleurs et la fonction des lombalgiques subaigus et chroniques [1], jouer un rôle préventif dans la récidive et diminuer les arrêts de travail [2] mais les pratiques évaluées sont disparates et les études isolant la rééducation abdominale sont rares.

Une ancienne étude [3] a recherché l’impact du renforcement musculaire abdominal sur la prévention de la lombalgie. Pour se faire, les auteurs ont comparé ce type de rééducation couplé à l’école du dos avec uniquement cette dernière thérapie chez 402 sujets asymptomatiques présentant de faibles abdominaux. Le facteur principal étudié était le pourcentage de sujets ayant souffert d’au moins un épisode lombalgique en 24 mois.

Un tiers des participants de l’étude ont été touchés, mais la proportion était similaire entre les groupes à 6 et 12 mois comme à 2 ans. Le rôle protecteur n’est pas démontré chez des sujets non lombalgiques.

Sans titre

Si je me moque de la couleur des cheveux de la dame ou des abdos du monsieur, vous allez dire que je suis jaloux. N’empêche qu’elle se baigne avec son camescope.

Pour renforcer le caisson abdominal ?

Il est communément admis que des muscles abdominaux plus forts permettent une augmentation de la pression intra-abdominale utile lors du lever de charges lourdes. Bartelink, en 1957, avait supposé [4] que cette augmentation permettait de protéger le rachis lombal, par effet hydraulique, le rachis lombal venant s’appuyer sur le ballon abdominal à cette occasion, puisque l’augmentation de pression intra-stomachale semblait être proportionnelle aux poids soulevés et que le transverse se contractait.

Bogduk [5] a avancé depuis que ce concept est sans fondement, aux motifs que :

  • Pour lutter contre la flexion lors du soulèvement, la pression nécessaire engendrée par la tension maximale circulaire des abdominaux obturerait l’aorte abdominale ;
  • Pour obtenir l’effet escompté, la force des abdominaux nécessaire annulerait tout le bénéfice en rapprochant le thorax du pelvis.
 La théorie du caisson hydraulique manque donc de preuves.

Parce que le transverse de l’abdomen participe à l’extension?

Il y a une hypothèse controversée à propos du rôle du fascia thoracolombal dans l’extension lombaire : ses insertions obliques sur les processus épineux pourraient en- gendrer une résultante allant vers l’extension par rapprochement de ces processus.

Le transverse, muscle antérieur, aurait le rôle d’un muscle postérieur. Selon Bogduk, ce moment théorique exercé par le transverse est insignifiant. Il ne participe pas efficacement à l’extension.

Parce que le tronc doit fournir une base stable préalable pour donner un point fixe aux membres ?

Ce concept ancien n’est pas obsolète; la rééducation orthopédique s’était appuyée sur ce fait en encourageant la prise d’une « position moyenne de correction » statique du rachis avant tout mouvement dynamique des articulations périphériques.

McGill [6] reprend à son compte cette éducation posturale préalable et progressive (curl-ups, bird-dog) en la justifiant par le rôle délétère des exercices trop compressifs lorsqu’ils sont insuffisamment contrôlés [7].
Mais le transverse ne semble pas se contracter dans son ensemble en préalable d’une action périphérique [8].

À l’image du triceps sural droit qui se contracte avant l’élévation du membre supérieur gauche, il s’agit d’une action isolée, motivée et orientée par la bonne répartition des masses élémentaires du corps pour préparer l’action.

Ce n’est pas une spécificité abdominale.

Parce que les obliques sont les principaux rotateurs du tronc ?

Mécaniquement, un muscle superficiel avec un long bras de levier doit avoir plus d’action sur le rachis qu’un muscle profond juxta-articulaire.

Pourquoi avons-nous alors longtemps misé sur le multifide (transversaire épineux) pour remplir ce rôle ?

Guider le rachis en rotation lors de mouvements asymétriques reste dévolu aux obliques; le multifide, informé par ses nombreux fuseaux neuromusculaires de la survenue d’une rotation d’origine abdominale n’est là que pour limiter la flexion rachidienne induite par la contraction des obliques qui ne « savent » pas faire de la rotation isolée. Faut-il pour autant développer la force du rachis en rotation?

Des lésions discales expérimentales ont été provoquées par la répétition des rotations vertébrales [9] : elles étaient concentriques et non radiales, mais sont-elles souhaitables? A-t-on besoin d’obliques puissants ou réactifs?

Parce que les lombalgiques sont des déficients proprioceptifs ?

L’hypothèse d’une atteinte ligamentaire à l’origine de certaines lombalgies, devant être combattue par une suppléance proprioceptive musculaire laborieuse [10] fait son chemin. Les difficultés proprioceptives du lombalgique sont aujourd’hui établies [11-14].

Le kinésithérapeute n’est pas pris au dépourvu concernant ces « nouvelles » pistes, mais la rééducation proprioceptive validée reste à inventer : la classique rééducation d’ajustement lombo-pelvien, centrée sur les anté-rétroversions du bassin, n’a pas encore fait la preuve de son efficacité comparativement à une tonification antéro-postérieure rudimentaire [15].

Peut-on au moins éviter les exercices idiots?

Une progression d’exercices peut être aisément réalisée à l’aide de l’électromyographie [16], mais les contraintes subies par le rachis lors de ces exercices sont largement méconnues.

Tous les exercices sollicitant les muscles rachidiens ont un effet compressif sur le rachis. Les abdominaux n’échappent pas à la règle, mais leurs effets se cumulent avec ceux du psoas, en flexion compression plus ou moins accompagnée de rotation.

Les exercices «classiques» en décubitus en enroulement contre pesanteur sont sur la sellette. Ils sont, sur le long terme, plus traumatisants que les gainages en latéro-cubitus [17] et imposent, selon McGill, approximativement 3 300 N de compression sur la colonne vertébrale, soit le seuil de compression limite que doit supporter la colonne lombaire.

Sans titre

Vue de votre futur gymnase. Tous les patients sont en AMS 7,5 de la demi-heure. Lors de la visite de la déléguée de l’Assurance-Maladie, vous pourrez indiquer que la glace au fond de la pièce exerce un effet trompeur sur le nombre de patients.

Les charges répétitives de ce niveau sont corrélées avec un plus fort taux de lombalgies au travail et on en ferait un exercice thérapeutique?

En conclusion

graisse abdominale

Variation anatomique de la forme des grands droits de l’abdomen.

Ces muscles sont associés à l’image que se fait le patient de sa bonne santé, reflétée chaque matin par la glace de la salle de bains, témoignage du lent travail de sape de la pesanteur et de l’âge ; il n’est pas étonnant qu’il attribue à l’enrobement de ses six-packs muscles (version anglo-saxonne des tablettes de chocolat) la perte de ses qualités juvéniles.

Simplement, l’homme marche d’arrière en avant et se courbe de plus en plus sur un travail usuellement antérieur; l’évidence voudrait que seuls les muscles postérieurs soient renforcés.

  • Pourquoi donc avons-nous développé des méthodes d’étirement du plan postérieur chez le lombalgique ?
  • Pour quelle raison autre que culturelle avons-nous diabolisé leur lordose lombale ?
  • Pourquoi renforcer les abdominaux ?

Ce texte a fait l’objet d’une publication dans Kinésithérapie La Revue en 2012. Rien de fondamentalement neuf depuis en 8 ans, je crois. 

Estrade JL. Pourquoi renforcer les abdominaux dans une lombalgie ?. Kinésithérapie, la Revue, Volume 12, Issue 124, April 2012, Pages 17-18


Références bibliographiques

  1. Hayden JA, vanTulder MW, Malmivaara A, Koes BW. Exercise therapy for treatment of non-specific low back pain. Cochrane Database Syst Rev 2005;20:CD000335.
  2. HenchozY, Kai-Lik So A. Exercise and nonspecific low back pain: a literature review. Joint Bone Spine 2008;75:533-9.
  3. Helewa A, Goldsmith CH, Lee P, Smythe HA, Forwell L. Does strengthening the abdominal muscles prevent low back pain-a randomized controlled trial. J Rheumatol 1999; 26:1808-15.
  4. Bartelink DL.The role of abdominal pressure in relieving the pressure on the lumbar intervertebral discs. J Bone Joint Surg Br 1957;39-B (4):718-25.
  5. Bogduk N. Anatomie clinique du rachis lombal et sacré. Paris : Elsevier ;2006.
  6. McGill S. Low back disorders: evidence-based prevention and rehabilitation. Human Kinetics 2th ed.;2008.
  7. Vera-Garcia FJ, Grenier SG, McGill SM. Abdominal muscle response during curl-ups on both stable and labile surfaces. PhysTher 2000;80:564-9.
  8. Morris SL, Lay B, Allison GT. Corset hypothesis rebutted -Transversus abdominis does not co-contract in unison prior to rapid arm movements. Clin Biomech 2012;27:249-54.
  9. LeighW. Marshall, Stuart M. McGill.The role of axial torque in disc herniation. Clin Biomech 2010;25:6-9.
  10. Panjabi M. A hypothesis of chronic back pain : ligament subfailure injuries lead to muscle control dysfunction. Eur Spine J 2006;15:668-76.
  11. Scholtes SA, Gombatto SP,Van Dillen LR. Differences in lumbopelvic motion between people with and people without low back pain during two lower limb movement tests. Clin Biomech 2009:24:7-12.
  12. Luomajoki H, Kool J, de Bruin ED, Airaksinen O. Reliability of movement control tests in the lumbar spine. BMC Musculoskelet Disord 2007;12:90.
  13. MitchellT, O’Sullivan PB, Burnett AF, Straker L, Smith A. Regional differences in lumbar spinal posture and the influence of low back pain. BMC Musculoskelet Disord 2008;18:152.
  14. Enoch F, Kjaer P, Elkjaer A, Remvig L, Juul-Kristensen B. Inter- examiner reproducibility of tests for lumbar motor control. BMC Musculoskelet Disord 2011;12:114.
  15. Koumantakis GA,Watson PJ, Oldham JA.Trunk muscle stabilization training plus general exercise versus general exercise only: randomized controlled trial of patients with recurrent low back pain. PhysTher 2005;85:209-25.
  16. Escamilla RF, Babb E, DeWitt R, et al. Electromyographic analysis of traditional and nontraditional abdominal exercises: implications for rehabilitation and training. PhysTher 2006; 86:656 -71.
  17. Childs JD,Teyhen DS, Casey PR, et al. Effects of traditional sit-up training versus core stabilization exercises on short-term musculoskeletal injuries in US army soldiers: a cluster randomized trial. PhysTher 2010;90:1404-12.

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