Histoire de la thérapie manuelle (2)


Rédigé par le Lundi 19 Février 2018

 

Le 19° siècle ; relations entre médecine moderne et manipulation vertébrale

 


Les échecs de la médecine allopathique : un terrain fertile pour les pratiques alternatives

Alors que personne ne conteste les origines précoces de la thérapie manuelle, à partir du 19ème siècle, cette discipline est parfois devenue un sujet de controverse entre les différentes professions impliquées dans sa pratique.

Il est possible qu’au 18ème siècle, médecins & chirurgiens aient abandonné ces pratiques, peut être de part l’inefficacité de leur utilisation sans discernement ou le danger que représente la manipulation de la colonne vertébrale affaiblie par la tuberculose, une maladie atteignant des proportions épidémiques à cette époque.
Ainsi, une fois de plus la manipulation tend à redevenir le domaine des guérisseurs de village dans différentes régions d’Europe et d’Asie.

Au 19ème siècle, une partie importante de la profession médicale s’est employée à discréditer ces pratiques manuelles. Dans le même temps, cependant, ils ont dû reconnaître à quel point ces rebouteux étaient devenus populaires.

Il a été suggéré par James Paget, l’un des chirurgiens les plus célèbres de l’époque, que les médecins feraient bien d’observer ces rebouteux et apprendre d’eux ce qui est bon, mais, en même temps, d’éviter ce qui est mauvais.
Ceci énoncé, Paget attribue le succès de ces rebouteux le plus souvent à la chance qu’à l’habileté et fait souvent référence à eux comme étant des «ennemis».

Une exception notable de l’époque était un médecin nommé Wharton Hood qui, sous la direction d’un rebouteux, était devenu habile dans la pratique manipulative et a conclu qu’elle était à la fois bénéfique et sans danger. En 1871, il a publié un manuel technique sur la manipulation des articulations périphériques dans le Lancet [2]. Au 19ème siècle, la médecine avait peu changé. Elle utilisait ce qui aide à la guérison, évitait ce qui fait du mal. Cette logique était basée sur l’observation des symptômes.

En utilisant une telle logique, Benjamin Rush, l’un des médecins américains les plus renommés en 1796, a conclu que la pratique de la saignée d’un patient a été l’approche la plus logique pour le traitement de la fièvre, puisque l’anémie diminuait l’hyperthermie.

En 1800, la médecine était appelée «le bras atrophié de la Science». Les médecins de l’époque ont été découragés d’embrasser l’étude des mathématiques pour quantifier objectivement les données médicales.

En effet, bien que la science avait découvert des méthodes de mesure de la température et de la pression sanguine dans les années 1700, la médecine n’a pas utilisé ces techniques avant 1820, un siècle plus tard. Les progrès médicaux suivant les progrès de la science n’ont pas permis d’effacer immédiatement la mauvaise réputation des résultats souvent nuisibles et inefficaces des traitements médicaux.

Comme on pouvait s’y attendre, l’expérience brutale de la guerre de Sécession (1861-1865) conduisit à des progrès techniques chirurgicaux, mais la plus grande découverte pour les médecins, la «théorie des germes» de Louis Pasteur est survenue trop tard (1865) pour les milliers de soldats qui succombèrent aux défauts de stérilisation.

Contrairement à leurs homologues européennes, les universités américaines ont fourni un milieu peu propice à une formation médicale efficiente : La condition d’admission était le plus souvent la capacité de l’étudiant à payer les frais de scolarité. Le cours consistait souvent en deux sessions de 4 mois et, même à Harvard, un étudiant pouvait échouer à 40 % de ses cours et être diplômé.

En 1869, le président de l’université de Harvard, Charles Eliot, a critiqué les écoles de médecine américaines en déclarant dans son discours inaugural que «l’incompétence et l’ignorance générale de la moyenne des diplômés … est quelque chose d’horrible à voir».

Après l’obtention du diplôme, les médecins les plus instruits qui s’intéressent à l’éducation permanente ont été forcés de se rendre en Europe (notamment en Allemagne) afin d’étudier dans un environnement où l’évolution de la médecine scientifique était vraiment prise en compte.

L’avancement réel de la médecine nord-américaine est principalement attribuable à ces personnes motivées qui sont retournées chez eux pour commencer la lourde tâche de remplacer les croyances et préjugés théologiques par la discipline de la recherche scientifique.

Au 19e siècle en Amérique du Nord, la profession de médecin était clairement dans le désarroi et le discrédit. C’est à partir de cette toile de fond que l’on peut clairement voir comment philosophies alternatives au modèle médical classique ont pu se développer.


Andrew Taylor Still

Né en 1828, il était le fils d’un médecin qui était aussi pasteur méthodiste. Il a été encouragé par son père à faire sa médecine.
Cette discipline l’ennuyait ; il la trouvait sans intérêt, et il lui semblait que l’approche médicale (par exemple, la saignée, cataplasmes) pouvait infliger plus de mal sur les patients que l’abstention thérapeutique.

Avec en toile de fond ces expériences médicales, il n’est pas surprenant que lorsque trois de ses enfants sont morts lors d’un épisode morbide attribué à la peste, Still fut totalement désillusionné par la profession médicale. Fait intéressant, même si Edward Jenner avait introduit l’inoculation dans le monde en 1797, il faudra attendre encore 40 ans avant son acceptation générale, même en Grande-Bretagne.

Il est possible que les enfants de Still aient contracté une méningite. Cet événement tragique a consacré le divorce de Still avec la médecine orthodoxe. Bien qu’il ait maintenu sa licence pour pratiquer la médecine, ce n’était que pour faciliter le développement de sa nouvelle idéologie.

Enfant, Still avait souffert de maux de tête chroniques.
Il a noté qu’un jour, s’étant endormi avec son cou coincé entre les racines d’un chêne, ses maux de tête avaient complètement disparu. A partir de cette expérience et d’autres, il a commencé à lentement concevoir une théorie selon laquelle la santé ne peut être maintenue et, par conséquent, la maladie vaincue, que par le maintien d’un fonctionnement normal du système musculo-squelettique.

En dehors des techniques de manipulation, il a également intégré des notions de magnétisme.

Cette  thérapie a été pensé pour venir de l’intérieur du corps du thérapeute, un concept essentiellement inventé par le médecin autrichien Franz Anton Mesmer, à qui il a été attribué à tort l’introduction de la thérapie hypnotique, ou mesmérisme.
Mesmer a bien vu le potentiel de l’utilisation de l’esprit humain pour traiter les patients et s’il y avait quoi que ce soit qui pourrait stimuler un guérisseur religieux comme Andrew Still, c’était bien ça.

Sans surprise, beaucoup d’écrits de Still évoquent Dieu et Diable. Bien sûr, cela ne contribuerait guère à encourager l’acceptation de ses pratiques par la communauté médicale.

A partir de 1874, tout en travaillant sur ses nouvelles théories basées sur l’anatomie et la biomécanique, il se dénommait comme étant «un rebouteux éclairé».

Il a ouvertement critiqué la profession médicale et ses méthodes. Ceci, couplé avec la croyance populaire que la manipulation pouvait guérir la maladie, a fait en sorte qu’il s’est vu refuser l’accès aux écoles de médecine établies pour enseigner sa philosophie et des techniques.

Cependant, son approche non-médicamenteuse et non-chirurgicale de la maladie a rapidement gagné l’acceptation de la population générale. Il a vite constaté qu’il n’était pas en mesure de traiter le nombre croissant de patients et a décidé qu’il aurait à former d’autres personnes pour l’aider dans son travail. En 1892, il a créé l’American College of Osteopathy à Kirksville, Missouri.

Il a basé ses théories sur la maladie par le dysfonctionnement provoqué par l’écoulement perturbé des fluides susceptible d’entraîner une maladie ou une malformation, ce qui allait devenir en ostéopathie la Loi de l’Artère.

Au moment de sa mort en 1917, 3000 médecins ostéopathes étaient formés. Aujourd’hui, 20 collèges de médecine ostéopathique américains représentent un effectif de près de 10000 étudiants.

Une grande partie des connaissances scientifiques médicales ont également été enseignées dans les collèges ostéopathiques. Cette croissance parallèle a permis aux médecins ostéopathes des droits juridiques et professionnels équivalents a ceux des médecins médicaux, du moins aux États-Unis.

Cependant, il était, et est encore peut-être, un gouffre philosophique entre les deux professions.

En 1908, Still décrivait comment la manipulation pourrait guérir la maladie. Dans un chapitre, il décrit comment la manipulation du rachis cervical pourrait guérir, entre autres choses, la scarlatine, la diphtérie, le croup, et la coqueluche.
Le nombre d’ostéopathes continuant à adhérer peu ou prou à ces concepts ne sont pas connus, mais l’enseignement des thérapies crânio-sacrée et viscérale suggèrent que nombre d’entre eux sont encore des croyants.

Fait intéressant, ce sera un ostéopathe qui relancera la thérapie manuelle dans le système de santé britannique.


Daniel David Palmer

Contrairement à Still, Daniel David Palmer, né au Canada en 1845, est un autodidacte médical. Il avait des parents qui ont été forcés d’immigrer aux Etats-Unis en quête de travail. Palmer et son jeune frère sont restés au Canada comme ouvriers d’usine jusqu’en 1865 lorsqu’ils ont rejoint leur famille.

Palmer était bien éduqué et avide lecteur de toutes choses scientifiques, en particulier en ce qui concerne les arts de la guérison. Après avoir travaillé pendant 20 ans comme horticulteur, instituteur et agriculteur, il a consacré tout son énergie à devenir un «guérisseur naturel».

Ses influences dans ce domaine sont fragmentaires, mais il semble raisonnable de supposer que Mesmer fut l’un d’entre eux lorsque Palmer a commencé un parcours remarquable de magnétiseur.

La subluxation vertébrale

Un médecin, Johannes Hieronymi, dans sa thèse publiée en 1746, semble avoir été la première personne à utiliser le terme « subluxation » en ce qui concerne les dysfonctions vertébrales.

En 1820-1821, les publications de William Daniel Griffen et Edward Harrison n’ont pas seulement utilisé le mot «subluxation», mais ont également décrit l’utilisation des apophyses épineuses et transverses comme des leviers pour ajuster ces subluxations.

Cela semble contredire l’affirmation de Palmer à être le premier praticien effectuant une telle technique. En outre, Palmer a déclaré dans son livre, Chiropractic Adjustor, qu’il a appris à partir de l’œuvre d’un médecin du nom de Jim Atkinson, dont le travail 50 ans plus tôt proposait des principes similaires à la nouvelle chiropractique.

Il est également raisonnable de supposer que Palmer, avide d’accroître ses connaissances, a pu communiquer avec Andrew Taylor Still, habitant à une journée de voyage de lui à Kirksville, Missouri.

Dix ans après le début de sa pratique de guérisseur, en 1895, dans le bâtiment où Palmer exerçait, un concierge nommé Harvey Lillard a mentionné à Palmer que tout en soulevant un objet lourd 17 ans auparavant, il avait forcé son dos et entendu un «pop» caractéristique. Il était depuis devenu sourd.
Palmer avait remarqué une apophyse épineuse qui semblait être « non-alignée ». L’appui sur la vertèbre, aurait immédiatement amélioré l’audition de Lillard.

Palmer a commencé à raisonner que lorsqu’une vertèbre était hors alignement, il fallait exercer une pression sur les nerfs. Il a en outre estimé que la diminution de l’influx nerveux affectait sûrement la fonction viscérale conduisant à la maladie (la Loi du Nerf).

Comme cela s’est produit plus tôt avec Still, les concepts de Palmer ont suscité colère et mépris de la communauté médicale. Imperturbable, il a continué à développer son approche novatrice à la fois dans la théorie et la pratique.

Un de ses patients, ministre, est crédité d’avoir donné un nom à sa philosophie. Il est dérivé du grec «cheiros» (main) et« praktos »(réalisé par).

En 1897, à Davenport, dans l’Iowa, Palmer a ouvert son premier collège, le Collège Palmer, de Cure, maintenant connu sous le nom du Collège Palmer de chiropratique.

En 1902, 15 personnes avaient été diplômées.
En 1907, le fils de Palmer, Bartlett Joshua Palmer était diplômé. Un an plus tard, l’un des diplômés de Palmer a été accusé de pratiquer la médecine et l’ostéopathie sans permis dans le Wisconsin.
Dans une décision historique, le jury a conclu que Shegataro Morikubo, DC, était innocent sur la base qu’il n’a pas pratiqué la médecine, la chirurgie, ou l’ostéopathie : il pratiquait l’art de guérir distinct appelé chiropratique.

BJ Palmer a, en 1910, introduit l’utilisation de rayons X en chiropratique et en 1924, le neurocalometer, un dispositif qui est sensé déterminer les sub-luxations vertébrales. Durant les années 1920, BJ Palmer a intelligemment utilisé les médias de l’époque, c’est à dire, de la radio, pour faire avancer la cause chiropratique.

Aujourd’hui, il existe 35 écoles et collèges à travers le monde et, dans le monde occidental au moins, la chiropractique vient immédiatement après la profession médicale en tant que fournisseur de soins de santé primaires.

En 1958, le National News, une publication de l’Association nationale de chiropratique, a mis en garde ses membres du nombre croissant de physiothérapeutes formés aux procédures de manipulation, pouvant être une menace réelle pour le développement voire même l’existence future de la profession chiropratique.
Une telle rhétorique ne semblent pas permettre de renforcer la coopération interprofessionnelle.

Ce qu’il faut donc remarquer, c’est que même en 1958, les pratiques manipulatives en physiothérapie sont assez fréquentes et les praticiens suffisamment formés pour constituer une menace. Cela renforce l’affirmation que les physiothérapeutes enseignaient et pratiquaient la manipulation vertébrale dès la première partie du 20ème siècle.

Cette note est établie à partir du texte de l’article d’Erland Pettman [1]

Références bibliographiques

[1] Pettman E. A History of Manipulative Therapy. J Man Manip Ther. 2007; 15(3): 165–174.

Article disponible en ligne

[2] Hood WH. On the so-called bone setting, its nature and results. Lancet. 1871;6:304–310. 7:334–339, 372–374, 441–443.

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