Le mythe du bassin ou de la vertèbre déplacée

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Différence de hauteur des jantes d’une Chevrolet. Photo de Pixabay sur Pexels.com

Il existe des croyances bien ancrées dans l’imaginaire des médecins, kinésithérapeutes, ostéopathes, et donc de vous, bien influencé par ces personnes censées détenir le savoir.

Vous avez mal au dos et vous avez vu un ostéopathe, un kinésithérapeute, un podologue, qui ont jugé à l’oeil, en quelques secondes, que votre bassin était déplacé, qu’une hanche était plus haute qu’une autre, qu’une jambe était plus longue qu’une autre, qu’une vertèbre «ressortait»…

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Déplacement de pelvis. Photo de Pixabay sur Pexels.com

Votre médecin vous a prescrit une radiographie et le radiologue a jugé, alors que vous n’avez jamais eu de fracture aux membres inférieurs, qu’il y avait une différence de longueur des membres inférieurs, qu’une hanche est plus haute qu’une autre…, ce qui vous a confirmé dans l’idée d’un déplacement du bassin, du dos.

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À partir de là, le thérapeute manuel vous a manipulé la colonne vertébrale et/ou le bassin, à l’aide d’appui forts, rapides destinés à faire craquer les os.

thrust cervical gagTout ceci semble d’une logique imparable :

1 – La douleur des rachialgies donne l’impression qu’un élément anatomique est «déplacé».

2- Le bruit provoqué pour « remettre en place » ce qui semble déplacé est donc naturellement considéré comme la preuve par le patient et le thérapeute manuel d’une efficacité de la technique.

3- Il n’est pas rare que, quelques jours après, vous alliez mieux

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Patient qui va mieux, malgré les apparences. Photo de Chris Mitchell sur Pexels.com

Cependant, rien n’indique qu’il y ait une quelconque validité à cette croyance [73].

Pourquoi ?

1°- Les observations des praticiens ne sont pas fiables 

Sans titre

Quand bien même il y aurait un déplacement, la fiabilité des observations d’ostéopathes expérimentés sont d’une fiabilité quasi-nulle [121, 103, 63]. Déterminer le côté du bassin plus bas, de la «jambe courte» pourrait se faire en tirant une pièce à pile ou face, avec la même précision.

Sans titre

Juger de la mobilité d’un os du bassin par rapport à un autre est aussi aléatoire : deux praticiens expérimentés sont incapables de donner le même diagnostic [101, 127].

Ce n’est pas que ces articulations ne soient pas mobiles : elles le sont, mais de façon millimétrique ou de quelques degrés [13, 14, 15], ce qui dépasse les capacités tactiles du meilleur des praticiens [128, 73, 85, 24,  16, 127], même du «vôtre», qui est forcément le meilleur. Même le repérage d’éléments beaucoup plus évidents (comme savoir s’il palpe la 4° ou la 5° vertèbre lombaire) peuvent être problématiques [62, 96].

La radiologie ne fait pas exception ; résumer sur un plan un mobile en trois dimensions multiplie les sources d’erreurs.

Si vous n’êtes pas pile poil collé à l’appareil de radiologie, si vous pliez un peu le genou, vous allez créer des erreurs de parallaxe. Et ceci indépendamment du fait qu’on a la plupart du temps une jambe de quelques millimètres plus courte que l’autre parce qu’on est asymétrique naturellement, sans que cela soit source de douleurs.

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Fils du radiologue aidant son papa à mesurer une différence de hauteur du bassin. Tu01b0u1edbng Quu00e2n sur Pexels.com

Tout ceci est construit sur du sable.

2°- Elles sont basées sur des concepts biomécaniques inventés au 19° siècle, considérés aujourd’hui comme faux

Toutes les écoles de thérapie manuelle, d’ostéopathie, de chiropraxie, ont eu pour hypothèse de départ que des vertèbres étaient démises, subluxées, déplacées. Des «lois» ont été inventées [40] à cette époque. Elles sont encore aujourd’hui admises par des praticiens, bien que fortement contestées [72, 31].

3°- Elles ne correspondent pas à la réalité 

Contrairement à une idée répandue, les lombalgiques ne sont pas plus raides que les non-lombalgiques. Ils pourraient même présenter plus d’instabilités vertébrales que les sujets sains [65]. 

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Or, si les kinésithérapeutes peuvent tomber d’accord sur la raideur d’un étage vertébral, ils ne sont pas compétents pour déterminer un étage qui bouge «de trop», soit la seule observation qui pourrait avoir un intérêt thérapeutique [66]. 

Du coup, tout ça ne sert à rien ? 

Ben si ! L’utilité de la thérapie manuelle n’est plus à démontrer, même si elle n’est globalement pas plus efficace que d’autres prises en charge plus classiques, comme les exercices physiques, le sport.

Si depuis des années des patients, parfois sans que leur médecin le sache, parfois sans être remboursés, consultent des kinésithérapeutes, des ostéopathes ou des chiropracteurs, c’est qu’ils y trouvent une utilité, un intérêt.

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Patients d’ostéopathes ravis de voir leurs pouces aussi bien remis en place. Photo de rawpixel.com sur Pexels.com

S’ils préfèrent cette prise en charge, c’est qu’il sont persuadés qu’elle est plus efficace pour eux que d’aller marcher, courir, nager, bouger d’une manière générale, … et ça tombe bien parce que «leur» ostéopathe est lui aussi convaincu que ce qu’il fait est le meilleur des traitements possibles.

Le cheminement intellectuel du praticien, sa démarche thérapeutique, peuvent ne pas être liés à l’amélioration objective procurée par le traitement [67, 68, 69], mais à l’ambiance du soin, au contexte, à vos convictions …

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Le meilleur rebouteux d’Issoudun-Nord sortant de son cabinet. Photo de Rene Asmussen sur Pexels.com

Pourquoi un traitement inutile serait efficace ?

Il y a au moins 8 bonnes raisons pour que l’imposition des mains, le tapis de fleurs, le bol d’air Jacquier, la prière tantrique, la réflexologie plantaire, le massage aux pierres chaudes, le magnétisme, la numérologie, la kinésiologie, le déroulement des fascias, …, bref une foultitude de remèdes de bonnes femmes saoules puissent vous améliorer…

Lire pourquoi ici. Vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Quel est le mécanisme de la guérison, alors ? 

Indépendamment du contexte du soin, de la qualité de la prise en charge, le fait de brutaliser sans douleur votre dos comme le fait votre ostéopathe ou votre kinésithérapeute permet d’envoyer aux centres supérieurs un message rassurant : votre colonne vertébrale est solide.

Elle n’est pas fracturée, elle n’est pas fragile, et donc votre cerveau n’a aucune raison de la mettre au repos en vous y faisant ressentir de la douleur.

C’est la preuve par le mouvement.

Le mécanisme est expliqué dans cette courte vidéo de David Butler. Elle résume tout !

Pour en savoir plus, il faut aller ici pour comprendre le mécanisme de la douleur. Vous n’y perdrez pas votre temps.


Références bibliographiques

13 – Bussey M.D. Does the demand for asymmetric functional lower body postures in lateral sports relate to structural asymetry of the pelvis ? Journal of Science and Medecine in Sports. 2009

14- Bussey MD, Yanai T. A non invasive technique for assessing innominate bone motion. Clinical Biomechanics 19 (2004) 85-90

15- Bussey, MD et al. The influence of hip abduction and external rotation on sacroiliac motion. Manual Therapy, Volume 14, Issue 5, October 2009, Pages 520-525

16- Carmichael JP. Inter- and intra-examiner reliability of palpation for sacroiliac joint dysfunction . J Manipulative Physiol Ther, 10(4):164-71 1987 Aug

24- Cottant E. P. Fransoo. Fiabilité des tests cliniques de la douleur de la sacro-iliaque. Kinésithérapie les annales n° 31, juillet 2004, p. 13-38

31- Edmond SL, Legaspi O. Does the Evidence Support the Existence of Lumbar Spine Coupled Motion ? A Critical Review of the Literature. J Orthop Sports Phys Ther. 2007;37(4):169-178.

40- Fryette H. Principes des techniques ostéopathiques. SBO-RTM. Ouvrage traduit 1983

62- Kilby J et al. Manual palpation of lumbo-pelvic landmarks: a validity study. Man Ther. 2012 Jun;17(3):259-62.

63- Kmita A. Lucas N. Reliability of physical examination to assess asymmetry of anatomical landmarks indicative of pelvic somatic dysfunction in subjects with and without low back pain. International Journal of Osteopathic Medicine. Volume 11, Issue 1, March 2008, Pages 16-25

65- Kulig K et al. Segmental lumbar mobility in individuals with low back pain: in vivo assessment during manual and self-imposed motion using dynamic MRI. BMC Musculoskelet Disord. 2007 Jan 29;8:8.

66- Landel R et al. Intertester reliability and validity of motion assessments during lumbar spine accessory motion testing. Phys Ther. 2008 Jan;88(1):43-9.

67- Licciardone JC et al. Osteopathic manual treatment and ultrasound therapy for chronic low back pain: a randomized controlled trial. Ann Fam Med. 2013; 11: 122–129

68- Licciardone JC, Aryal S, Clinical response and relapse in patients with chronic low back pain following osteopathic manual treatment: Results from the OSTEOPATHIC Trial, Manual Therapy (2014)

69- Licciardone JC et al. Changes in biomechanical dysfunction and low back pain reduction with osteopathic manual treatment: results from the OSTEOPATHIC Trial. Man Ther. 2014 Aug;19(4):324-30.

72- Le Roux P. Mobilité tridimensionnelle in vivo du rachis: Base de la thérapie manuelle. Kinésithérapie, la Revue, Volume 10, Issue 107, November 2010, Pages 19-21

73- Levangie PK. Four clinical tests of sacroiliac joint dysfunction: the association of test results with innominate torsion among patients with and without back pain. Phys Ther. 1999 Nov;79(11):1043-57

85- Meijne W et al. Intraexaminer and Interexaminer of the Gillet Test. J Manipulative Physiol Ther. 1999 Jan;22(1):4-9

96- O’Haire C, Gibbons P. Inter-examiner and intra-examiner agreement for assessing sacroiliac anatomical landmarks using palpation and observation: pilot study. Manual Therapy. p 13-20, Volume 5, Number 1, February 2000

101- Potter N. Rothstein J. Intertester reliability for selected clinical tests of the sacro-iliac joint. Physical Therapy vol 65 n°11. 1985

103- Rajendran D, Gallagher D. The assessment of pelvic landmarks using palpation: A reliability study of undergraduate students. International Journal of Osteopathic Medicine. Volume 14, Issue 2, June 2011, Pages 57-60

121- Stovall BA, Kumar S. Anatomical Landmark Asymmetry Assessment in the Lumbar Spine and Pelvis: A Review of Reliability. PM& R. Volume 2, Issue 1, Pages 48-56, (January 2010)

127- Van der Wurff P et al. Clinical tests of the sacroiliac joint. Manual Therapy. p 89-96, Volume 5, Number 2, May 2000

128- Vaucher P. Fiabilité intra et inter-testeur du test de Downing ou du test d’allongement raccourcissement du membre inférieur. Mémoire en vue de l’obtention du D.O. 2004. École suisse d’ostéopathie. Travail de recherche n°165.03

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