Les kinés sont méfiants : ils conseillent aux patients de rester bien droits pour lever une charge du sol

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Photo de Francesco Ungaro sur Pexels.com

Les attitudes et les croyances sont un facteur prédictif clé dans la guérison d’un épisode de mal de dos. Par exemple, des convictions négatives, telles que le fait de considérer le dos comme particulièrement vulnérable et ayant besoin de protection sont associées à un mauvais pronostic. 

Ces opinions sont courantes dans la population en général, et les croyances d’un individu au sujet de la lombalgie déterminent son comportement. 

Ces croyances sont fluctuantes et mises à jour par les expériences et les informations.

Les croyances des professionnels de santé sont celles qui ont la plus grande influence sur les convictions de leurs patients.  

Il est donc important d’évaluer d’abord les convictions de ces professionnels, sachant que leurs convictions négatives concernant le mal de dos peuvent avoir une influence négative sur les conseils qu’ils donnent à leurs patients. 

Sans titreUne étude précédente avait demandé à des instructeurs en manutention de malades et des physiothérapeutes leur avis sur la façon de lever un objet du sol, parmi ces quatre positions. 

Cette étude a révélé que les personnes qui recommandaient le soulèvement en maintenant le dos droit étaient celles qui avaient les croyances les plus négatives sur le dos.

Les physiothérapeutes apparaissaient moins catastrophistes que les instructeurs. 

Ces croyances ont été évaluées à l’aide du questionnaire sur les attitudes liées à la douleur dorsale (Back-PAQ).

Ce questionnaire a été développé à partir d’entretiens approfondis avec des personnes souffrant de maux de dos aigus et chroniques. 

Il comprend 34 éléments qui suscitent des convictions erronées.

L’analyse qualitative des entretiens initiaux a permis d’identifier six grands domaines reflétant différents types de croyances relatives au mal de dos, comme le fait que le rachis est vulnérable, qu’il a besoin de protection, qu’il y a une corrélation entre la douleur et la fragilité des tissus, la nécessaire mise au repos du dos lors d’une lombalgie…

Les objectifs de cette étude sont de réaliser une analyse secondaire des données de l’étude précédente sur 4 façons de soulever un objet du sol.  

Les données ont été collectées via internet.

Méthode 

Les croyances sur le dos des participants ont été recueillies via le Back-PAQ. On leur a également demandé de choisir la posture de lever un poids du sol la plus sûre parmi quatre options : deux avec le dos droit, deux avec un dos plus arrondi.

Les croyances du dos ont été analysées dans les 6 domaines qui construisent le Back-PAQ. Les relations ont été étudiées à l’aide de plusieurs modèles linéaires et de régression.

Résultats 

400 physiothérapeutes et instructeurs ont répondu au sondage. 

Les instructeurs ont obtenu des scores plus élevés (croyances plus négatives) que les physiothérapeutes dans les 6 domaines, et ceux qui perçoivent le soulevé dos droit comme étant le plus sûr ont obtenu des scores plus élevés dans cinq des six domaines.

La conviction de rester actif en présence d’une lombalgie était commune à tous les groupes, mais il y a vait une association entre la croyance entre un dos vulnérable et la nécessité de sa protection.

Conclusion des auteurs 

Bien que tous estiment que rester actif soit bénéfique pour les maux de dos, des croyances négatives résiduelles concernant la vulnérabilité du rachis persistent. 

Les auteurs invitent les concepteurs de campagnes d’éducation à mettre l’accent sur « faites confiance à votre dos » plutôt que « protégez votre dos » : cette focalisation sur les structures qui pourraient être blessées peut expliquer l’idée selon laquelle le dos doit être protégé et que les douleurs au dos sont plus graves que les autres douleurs du corps. 

Qu’en est-il en fait ?

La littérature suggère que les personnes souffrant de lombalgie restent prudentes quant à la manière dont elles utilisent leur dos lorsqu’elles sont actives : elles bougent, se penchent en avant et font de l’exercice avec plus de prudence que les personnes sans lombalgie. 

Ces réponses motrices protectrices sont associées à des niveaux plus élevés de kinésiophobie et sont supposées provoquer de la douleur et être associés à des croyances négatives et des réactions émotionnelles à la douleur, à un renforcement de cette douleur et des déficits.

Il est possible que donner le conseil de « rester actif mais de façon prudente » renforce les croyances de danger, de peur et d’évitement. 

Les perceptions négatives de la maladie prédisent la transformation d’une lombalgie aiguë en une lombalgie chronique, notamment en considérant le dos comme une structure vulnérable ayant besoin de protection. 

Il est préoccupant que ce point de vue soit divulgué en formation ou par des kinésithérapeutes.

Ainsi, les programmes d’école du dos destinés aux professionnels de santé et au public, basés sur la mécanique et la fonction de la colonne vertébrale, l’importance de la posture, les facteurs de risque, l’importance d’une approche ergonomique, pourraient amener les participants à adopter des croyances négatives.

OK, OK, mais en fait, pourquoi ce que l’on raconte depuis toujours sur le levé de charges est faux ? 

Selon les auteurs, il n’y a aucune preuve que le soulever de charges dos arrondi soit dangereux. C’est vrai qu’on a vu passer beaucoup d’avis sur les réseaux sociaux allant dans ce sens, ces derniers temps…

Pour émettre cet avis pour le moins révolutionnaire, ils s’appuient sur trois études :

  1. Celle de Wai et al est une revue systématique mais elle porte… sur la station assise. C’est marqué dans le titre, ils auraient pu au moins le lire. Elle considère qu’il y a de fortes preuves en faveur de l’absence d’une relation dose-effet entre la station assise et la lombalgie. Dont acte, mais quel rapport ?
  2. Celle de Dreischarf et al. qui ont mesuré la charge in vivo chez trois patients en  L1 et chez un patient en L3. Ils montrent que la contrainte est à peine plus forte lorsqu’on lève en position courbée. Je suppose qu’il n’ont pas pu le faire techniquement en L5 mais c’est couillon : un peu comme mesurer les contraintes à la cheville pour se prononcer sur les risques de gonarthrose…
  3. Celle de Kingma et al. qui analyse quatre façons de lever une large caisse du sol par onze sujets : soit par les poignées, soit en tenant le fond de la caisse. On va garder celle-là, parce que c’est la seule qui parle véritablement du sujet…

Sans titre

Dans cette dernière étude, ils considèrent que :

  • Lors d’une prise par les poignées, le levé «façon haltérophile» réduit de plus de 20% les estimations de contraintes rachidiennes, vraisemblablement par le rapprochement entre L5-S1 et de la charge, ce qui n’est biomécaniquement pas complètement idiot.
  • Lors d’une prise par le fond de la caisse, il n’y a pas de différences évidentes entre les trois levés (peut être parce qu’il n’y a pas de grosses différences dans la longueur des bras de levier ?).

Du coup, comment dire, … le doute m’habite.

Peter O’Sullivan 

Commentaires 

Personnellement, je connais depuis longtemps la meilleure façon de soulever un objet du sol pour ne pas se faire mal, mais je ne peux pas vous la révéler : elle ne se transmet que de bouche de druide à oreille de druide, uniquement.

Il y a manifestement des façons de lever une charge au sol moins contraignantes que d’autres, mais il n’y a pas de relations entre des contraintes modérées et la survenue d’une lombalgie.

Après, tout dépend à quel niveau on place la contrainte modérée : gageons que, pour décharger des caisses d’un camion, le niveau estimé par un patron pressé ne sera pas le même que celui de l’ouvrier  pressurisé.

Comme le discours médical va bientôt consister à dire « la lombalgie, c’est que dans la tête », il sera bien relayé par les médias puisqu’il permettra de limiter les arrêts de travail et de faire encore plus de profits.

On n’a pas fini de voir des gilets jaunes autour des rond-points.


Références bibliographiques 

S24687812Nolan D, O’Sullivan K, Stephenson J, O’Sullivan P, Lucock M. How do manual handling advisors and physiotherapists construct their back beliefs, and do safe lifting posture beliefs influence them? Musculoskelet Sci Pract. 2019 Feb;39:101-106. doi: 10.1016/j.msksp.2018.11.009.

(Article en accès libre en 2019)

Articles en rapport avec le sujet

Dreischarf, M., Rohlmann, A., Graichen, F., Bergmann, G., Schmidt, H., 2016. In vivo loads on a vertebral body replacement during different lifting techniques. J. Biomech. 49 (6), 890–895.

Wai, E.K., Roffey, D.M., Bishop, P., Kwon, B.K., Dagenais, S., 2010. Causal assessment of occupational lifting and low back pain: results of a systematic review. Spine J. 10 (6), 554–566.

Kingma, I., Faber, G.S., van Dieen, J.H., 2010. How to lift a box that is too large to fit between the knees. Ergonomics 53 (10), 1228–1238.

En accès libre.

 

 

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