Les spinaux des lombalgiques seraient plus raides


Si j’étais encore formateur, c’est typiquement le genre d’étude qui m’aurait mis le brun dans les Powerpoint. Des années à avancer que les muscles profonds perdent leurs qualités contractiles chez le lombalgique, qu’il n’y a pas de «contractures» des muscles lombaires au repos, jusqu’à la lecture de ce damné article… 

L’avantage de tenir un blog plutôt que de faire de la formation, c’est qu’on est pas obligé de ne sélectionner QUE les études qui vont dans le sens de ce que l’on veut vendre…

Qu’on fait les auteurs de cette étude ?

Jusqu’ici l’échographie permettait de mesurer les capacités contractiles des spinaux, mais pas la tension des spinaux au repos. Cette raideur peut désormais être mesurée à l’aide d’un échographe particulier, capable de déterminer la dureté du milieu sur lequel s’appuie la sonde. 

Lire aussi ces anciennes notes, regroupées.

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Échographie du multifide gauche lors du lever du membre supérieur droit lesté

La raideur de la musculature lombaire a été mesuré chez 60 lombalgiques et 60 sujets contrôles asymptomatiques (120 au total) à l’aide de cette élastographie échographique, en procubitus.

Les spinaux superficiels lombaires ont été mesurés au repos seulement, tandis que le multifide lombaire a été mesuré au repos et pendant la contraction (levée du membre supérieur controlatéral lesté d’une haltère fonction du poids du sujet).

Avant recueil des données, les participants du groupe lombalgie ont bénéficié d’un examen clinique standardisé comprenant un bref historique, des questionnaires d’auto-évaluation et un examen physique. 

La raideur a été comparée entre les participants des deux groupes à l’aide d‘une analyse de variance. 

Les liaisons potentielles entre la raideur musculaire lombaire et certaines mesures d’auto-évaluation et de l’examen physique ont été évaluées à l’aide d’une analyse de corrélation.

Résultats

Sans titre
Graphique provenant de l’article

La raideur des spinaux superficiels et du multifide lombaire au repos (mais pas lors de la contraction) était plus élevée chez les sujets atteints de lombalgie que chez les témoins asymptomatiques (p <0,05).

Lors de la contraction, la tonicité du multifide n’était pas significativement différente chez les lombalgiques comparativement aux sujets témoins.

La raideur musculaire au repos était associée au score Oswestry et à l’EVA, mais ne l’était pas avec le test d’instabilité lombaire (prone instability test) ni avec le test des capacités contractiles du multifide en procubitus.

Conclusion des auteurs

La raideur des muscles lombaires au repos est plus élevée chez les personnes atteintes de lombalgie que les témoins asymptomatiques et est associée à une douleur et une incapacité auto-déclarées, mais pas à des résultats d’examen physique.

Discussion 

Les auteurs ont retrouvé une plus grande raideur des spinaux superficiels comme profonds chez le lombalgique ce qui va bien avec l’impression clinique d’un «spasme musculaire» ou d’une hypertonie protectrice, même au repos. 

Une autre étude va dans le même sens et avance que la raideur du multifide (mais pas des spinaux superficiels)  était un prédicteur fort et indépendant du statut de lombalgique (odds ratio à 4.13). 

L’échographie classique, souvent utilisée pour comparer la capacité contractile et la section de la musculature lombaire montre souvent des muscles de plus faible section chez le lombalgique.

Cependant, comme son estimation de la capacité contractile est basée sur la différence entre l’épaisseur au repos et en contraction volontaire, elle ne peut pas estimer la contraction résiduelle en l’absence de contraction volontaire.

De part ces conclusions antérieures, les auteurs s’attendaient à trouver des multifides moins contractiles chez le lombalgique. Ils ne trouvent qu’une différence faible (<10%) et non statistiquement significative et ne savent pas pourquoi :

  • Une grande variabilité inter-sujets dans le recrutement du muscle multifidus lombaire lors de l’utilisation du bras controlatéral ?
  • Une autre stratégie utilisée pour réaliser la tâche, comme l’utilisation d’une autre musculature stabilisatrice lombaire ? Comme ils n’ont pas analysé la raideur des spinaux superficiels pendant la contraction, ils ne peuvent pas déterminer si une autre stratégie de recrutement est utilisée pendant la levée controlatérale du bras, comme par exemple des spinaux superficiels prenant le relais des spinaux profonds.
  • Les études antérieures trouvaient une diminution de la capacité contractile des multifides en se basant sur le rapport ([section du multifide contracté – section du multifide au repos] / section du multifide au repos).  Mais si la section au repos chez le lombalgique est déjà augmentée, faisant varier ce rapport, peut être que cette mesure n’est pas pertinente ? 

L’avantage de l’élastographie échographique, c’est qu’elle ne repose pas sur des comparaisons avec un état de repos et qu’elle peut fournir des estimations «absolues» de la contraction musculaire. Un avantage évident par rapport aux estimations «relatives» fournies par l’échographie classique.

Est-ce que ce «spasme» peut être cliniquement mis en évidence ?

Ces raideurs plus importantes chez le lombalgique étaient liées à l’Oswestry comme à l’EVA, sensibles au niveau d’activité et à la corpulence des patients mais a aucun des résultats de l’examen physique. 

Cela suggère que cliniquement, on n’est pas à même de les discerner à l’aide de tests comme le test d’instabilité en procubitus comme du test de levée du bras en procubitus.

Il est donc possible que certains tests et mesures que les cliniciens utilisent pour évaluer le dysfonctionnement moteur de la musculature lombaire soient moins valides que prévu. 

Limites de cette étude 

Cette technologie est nouvelle et évolutive. 

Elle a été développée initialement pour juger de la raideur d’organes autres que le muscle (foie, sein). Or les muscles sont considérablement plus rigides et moins homogènes que les tissus mammaires et hépatiques, et les propriétés métrologiques des mesures échographiques de raideur musculaire n’ont pas encore été entièrement étudiées. Des imprécisions instrumentales (algorithmes d’estimation, artéfacts) sont des sources possibles d’erreur de mesure. 

Commentaire 

Ça ne me dit pas s’il est possible à la palpation de juger d’une «contracture» de façon objective et si cette contracture existe bel et bien. Il reste qu’il est possible d’objectiver :

  1. Une raideur plus importante des spinaux superficiels au repos (plus accessibles à l’EMG de surface et à la palpation que les multifides) (p< 0.001)
  2. Une raideur quand même en limite de significativité pour les multifides en élastographie échographique (p>0.04), 

Mais pas de mettre en évidence une capacité contractile moindre du multifide chez le lombalgique.

Cela peut rassurer les kinésithérapeutes n’ayant pas encore acheté leur échographe classique, mais cela ne va pas rassurer leurs banquiers quand ils vont voir l’emprunt nécessaire pour acquérir un échographe capable de mesurer la raideur musculaire 🙂 

Je reste dans l’idée que les spinaux superficiels sont plus raides pour pallier les déficiences des spinaux profonds, mais je suis moins affirmatif…


Références bibliographiques

canadausaShane Koppenhaver, Emily Gaffney, Amber Oates, Laura Eberle, Brian Young, Jeffrey Hebert, Laurel Proulx, Minoru Shinohara. Lumbar muscle stiffness is different in individuals with low back pain than asymptomatic controls and is associated with pain and disability, but not common physical examination findings Musculoskeletal Science and Practice. Volume 45, February 2020

(Article en accès libre en 2020)

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