Les supra-épineux des scapulalgiques chroniques s’infarcissent de graisse. En 6 semaines ?


Toujours cette même idée de l’altération des muscles profonds dans les douleurs musculo-squelettiques. Même combat en lombaire, en cervical et… à l’épaule ?

Les problématiques des chirurgiens (quand opérer une rupture de coiffe ?) ne sont pas les nôtres  (comment éviter la chirurgie ? à quel moment prendre en charge les épaules ?).

Reste qu’en fouillant dans la littérature à partir de leurs interrogations, on peut trouver des pistes animales en lombaire comme en scapulaire et envisager un problème musculaire ET neural.

girl tenue lapin noir

Vous pouvez vous-même faire l’expérience à la maison ! ll suffit juste de cogner l’épaule d’un lapin et le trucider ensuite pour voir à quel moment ses muscles profonds de l’épaule deviennent gras. Et après on peut même le manger. Tu me prêtes ton lapin pour que je joue avec ?

Comment se mesure une dégénérescence graisseuse ? 

Classiquement, par la classification de Gouttallier, mais l’IRM est un poil plus fiable.

Classification de Goutallier
Cotation Caractéristiques
0 Muscle normal
1 Muscle présentant des traces de graisse
2 Présence d’infiltrations graisseuses, mais il y a plus de muscle que de graisse
3 Autant de muscle que de graisse
4 Plus de graisse que de muscle

Fiabilité 

La mesure se fait sur en vue sagittale Y de l’épaule en IRM.

Sans titre

Sur des patients symptomatiques, après délimitation manuelle ou à l’aide de la baguette magique de Photoshop, les fiabilités inter-observateurs des fractions graisseuses pour le muscle supra-épineux et la fosse sont très bonnes (coefficient de corrélation intra-classes au delà de 0,89), alors que la fiabilité du classement de Goutallier est un peu en deçà (coefficient de corrélation intra-classes de 0,798) [Lee 2020, Tae 2011].

Validité 

Les fractions de graisse basées sur le seuil dans le muscle supra-épineux sont fortement corrélées avec le rapport graisse/eau de la spectroscopie par IRM (corrélation de Pearson, R2 = 0,83)  [Lee 2020]. 

Le ratio d’occupation du supra-épineux (rapport de Thomazeau) dans la fosse du même nom présente une corrélation hautement significative avec le grade de Goutallier [Tae 2011].

Est-ce que la présence de graisse est liée aux scapulalgies ?

359 patients souffrant de douleurs à l’épaule ont été évalués par IRM pour quantifier l’atrophie musculaire et la dégénérescence graisseuse de leurs muscle supra-épineux. 

Deux radiologues spécialistes de l’appareil locomoteur ont évalué le degré de déchirure de la coiffe des rotateurs en trois groupes : 

  1. déchirure complète (n = 63), 
  2. déchirure partielle (n = 54) 
  3. absence de déchirure (n = 242). 

La fraction de graisse a été calculée et le ratio d’occupation de Thomazeau a été utilisé comme un indice quantitatif de l’atrophie musculaire. 

Résultats 

De 0,258 ± 0,123 d’infarcissement graisseux chez les patients présentant des déchirures complètes à 0,128 ± 0,061 chez les patients ne présentant aucune déchirure, avec des différences significatives sur le plan statistique (p < 0,001). 

Les valeurs sont plus élevées chez les femmes que chez les hommes dans tous les groupes. 

Le coefficient de corrélation de Pearson était de 0,3 entre l’âge et la valeur de la fraction graisseuse, et de 0,6 entre le taux d’atrophie musculaire et la valeur de la fraction graisseuse. 

Conclusion 

Une augmentation de la dégénérescence graisseuse du sus-épineux est statistiquement significativement corrélée à la sévérité des déchirures du sus-épineux et modérément corrélée à l’atrophie musculaire. La dégénérescence graisseuse a tendance à progresser plus rapidement que l’atrophie musculaire chez les patientes, avec des différences statistiquement significatives selon le sexe. 

Ce qui ne veut pas dire qu’elle est liée à la douleur…un tissu abimé doit être plus graisseux qu’un tissu anatomiquement indemne.

Quel intérêt de savoir ça ?

Les auteurs sont embêtés par le mauvais pronostic de la chirurgie pour de larges ruptures lorsque l’infiltration graisseuse est majeure. 

La classification de Goutallier permettait de déterminer à quel stade opérer ; ils cherchent une discrimination plus fine, mais toujours dans le but d’opérer.

Comme pour les multifides lombaires (cervicaux ?), l’âge et le sexe entrent en jeu dans le degré d’infiltration et d’atrophie, puisque les supra-épineux féminins sont relativement plus gras et moins volumineux que les masculins. Comment pouvoir déterminer si cette infiltration gaisseuse est naturelle ou liée à la douleur ?

Ils n’ont pas d’hypothèse quant à savoir pour quelle raison le muscle se transforme en graisse, mais estiment cela évidemment irréversible. 

Ils évoquent un seuil de 6 semaines pour le début de la dégénérescence [Pfirrmann 2004] ce qui est diablement intéressant pour nous, mais en remontant dans la littérature, ces données proviendraient d’un article de Goutallier en 1994… Pas lu ce dernier article, mais quel niveau de preuves ?

Des modèles animaux montrent ces altérations en 6 semaines

Des études animales ont éclairé les patho-mécanismes de la dégénérescence graisseuse des muscles de la coiffe des rotateurs après des déchirures chroniques de la coiffe [Killian 2012]. 

Des déchirures de la coiffe des rotateurs chez des rongeurs ont entraîné une accumulation d’adipocytes, de globules gras intra-musculaires et de gouttelettes de graisse intra-myo-cellulaires dans les muscles lésés. La gravité des changements était associée à la taille de la déchirure et aux lésions nerveuses concomitantes. 

Des lapins blancs de Nouvelle-Zélande ont été divisés en trois groupes : 

  1. déchirure partielle de la coiffe des rotateurs sans rétraction du muscle,
  2. déchirure complète de la coiffe des rotateurs avec rétraction du muscle, 
  3. transection du nerf subscapulaire. 

Les animaux ont été tués deux ou six semaines après la blessure, et les muscles ont été analysés pour leur poids, leur surface de section transversale, la composition des fibres de myosine et la teneur en graisse. En outre, le nerf subscapulaire a été prélevé à deux semaines et évalué pour la lésion neuronale.

Résultats : 

Six semaines après la blessure, les muscles dans les groupes de ténotomie complète et de transection nerveuse présentaient des diminutions significatives de poids et des augmentations de la teneur en graisse par rapport aux groupes de contrôle. 

L’accumulation de graisse avait une configuration spatiale similaire à six semaines dans les groupes de transection nerveuse et de ténotomie complète. 

Ces changements n’ont pas été observés dans le groupe ayant subi une ténotomie partielle. Aucun changement n’a été constaté dans la composition des fibres musculaires de type myosine. 

Deux semaines après la lésion, les nerfs sous-scapulaires du groupe ayant subi une ténotomie complète présentaient des signes évidents de lésion neuronale.

13075_2012_Article_3607_Fig2_HTML

Conclusions : 

Cette étude [Rowshan  2010] établit le muscle sub-scapulaire de lapin comme un modèle valide pour étudier les changements musculaires associés aux déchirures de la coiffe des rotateurs. Les données suggèrent que les changements musculaires associés à la ténotomie complète sont comparables à ceux observés avec la dénervation du muscle et suggèrent que les déchirures chroniques de la coiffe des rotateurs puissent induire une lésion neurologique.

Pertinence clinique : 

Les lésions chroniques de la coiffe des rotateurs sont associées à une lésion neuronale du muscle affecté. En tant que telle, la lésion neuronale peut expliquer les changements histo-pathologiques qui ont été observés après des déchirures chroniques de la coiffe des rotateurs.


Références bibliographiques 

Goutallier D, Postel JM, Bernageau J, Lavau L, Voisin MC. Fatty muscle degeneration in cuff ruptures: pre- and postoperative evaluation by CT scan. Clin Orthop 1994; 304:78–83

Megan L Killian, Leonardo Cavinatto, Leesa M Galatz, Stavros Thomopoulos. Recent advances in shoulder research. Arthritis Research & Therapy volume 14, Article number: 214 (2012)

Article en accès libre en cliquant sur le lien du titre.

Dokwan Lee, Ki-Taek Hong, Wonhee Lee, Eun Kyung Khil, Guen Young Lee, Jung-Ah Choi,  and Yongnam Song. Threshold-based quantification of fatty degeneration in the supraspinatus muscle on MRI as an alternative method to Goutallier classification and single-voxel MR spectroscopy. BMC Musculoskeletal Disorders (2020) 21:362 

Article en accès libre. 

Taiki NozakiAtsushi TasakiSaya Horiuchi et al. Quantification of Fatty Degeneration Within the Supraspinatus Muscle by Using a 2-Point Dixon Method on 3-T MRI. AJR Am J Roentgenol. 2015 Jul;205(1):116-22. doi: 10.2214/AJR.14.13518.

Article en accès libre.

Pfirrmann CW, Schmid MR, Zanetti M, Jost B, Gerber C, Hodler J. Assessment of fat content in supraspinatus muscle with proton MR spectroscopy in asymptomatic volunteers and patients with supraspinatus tendon lesions. Radiology 2004; 232:709–715 

Article en accès libre.

Rowshan K, Hadley S, Pham K, Caiozzo V, Lee TQ, Gupta R: Development of fatty atrophy after neurologic and rotator cuff injuries in an animal model of rotator cuff pathology. J Bone Joint Surg Am. 2010, 92: 2270-2278. 10.2106/JBJS.I.00812.

Suk-Kee Tae, Joo Han Oh, Sae Hoon Kim, Seok Won Chung, Jin Young Yang and Young Woong Back. Evaluation of Fatty Degeneration of the Supraspinatus Muscle Using a New Measuring Tool and Its Correlation Between Multidetector Computed Tomography and Magnetic Resonance Imaging. Am J Sports Med 2011 39: 599

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s